Tom Castinel – Aigreur douce

Portrait filmé réalisé par Lam Son Nguyen – Lsnfilms

AIGREUR DOUCE

Tom Castinel développe une pratique de sculpture et d’installation qui s’appuie principalement sur le textile et le béton. À partir de ces matériaux, il transforme des objets existants et en déplace le statut, entre usage domestique et présence sculpturale. À KOMMET, cette approche s’incarne dans un espace conçu comme un décor. Les formes s’inscrivent dans une palette pastel dominée par un camaïeu de gris teintés de vert, de rose et de bleu, qui en adoucissent les contrastes.

Cet environnement trouve son origine dans une pratique quotidienne d’atelier : faire, réparer, assembler, sans toujours savoir pourquoi. Travailler pour soi, désacraliser les gestes, décomplexer les formes. Customiser plutôt que créer ex nihilo pour faire parler ce qui existe déjà. Tom Castinel chine et récupère des tissus usés et des meubles en métal qu’il transforme par des gestes d’assemblage, de couture et de recouvrement.

Le béton est travaillé selon la technique du rocaillage, procédé décoratif qui consiste à modeler le ciment sur une armature métallique afin d’imiter le minéral et le végétal. Appliqué à la main, il recouvre les meubles sans en effacer la mémoire. On reconnaît encore des étagères mais leurs montants semblent se ramifier et se fossiliser. De loin, les formes évoquent le bois, tandis que de près la matérialité du ciment rappelle davantage la roche, installant l’ensemble dans un entre-deux.

Parallèlement, il constitue une collection d’objets décoratifs. Bibelots sentimentaux, ornements modestes, souvenirs à faible valeur marchande mais chargés d’affects, Chez lui comme dans l’exposition, il les met en relation. Ces statuettes sont méticuleusement placées, presque collées les unes aux autres, formant des configurations où l’accumulation devient un principe de composition. À KOMMET, des chats et des chiens aux cous allongés composent un groupe étrange, à la fois élégant et disproportionné. Cet ensemble fait apparaître un portrait collectif, à la manière d’une photo de famille, d’une bande d’ami•es ou d’une communauté d’affinités. Il agit comme un diorama affectif, structuré par un attachement subjectif autant que par une correspondance formelle, comme si ces objets s’étaient choisis.

Ce jeu d’associations et de collage se prolonge également dans le travail du textile, où le patchwork devient une manière d’assembler et de dessiner par fragments. Les tissus sont recomposés selon une logique d’ornement et de répétition. La technique du quilting, qui consiste à coudre ensemble plusieurs couches de tissu, vient fixer et consolider ces surfaces. En traversant les différentes épaisseurs, la couture inscrit le geste dans le temps long. Assembler devient aussi une forme de réparation, technique autant que symbolique. La suture n’est pas dissimulée mais affirmée ; elle devient ligne, rythme, structure. Ce qui était fragmenté n’est pas effacé, mais maintenu ensemble.

L’intérieur de l’espace du centre d’art semble d’abord paisible. Pourtant, quelque chose résiste à l’évidence du décor. Les œuvres se tiennent dans un entre-deux, entre confort domestique et légère inquiétude. Sur l’étagère, les objets composent une petite mise en scène. Leurs regards peints, leurs sourires figés, leurs postures un peu raides appartiennent à un imaginaire désuet. Rien ne bouge, rien ne déborde, et c’est peut-être précisément cette immobilité qui trouble. Le titre Aigreur douce désigne cet état. Il ne renvoie pas à une nostalgie tournée vers le passé, mais à une tension affective où se mêlent attachement et lucidité. Les camaïeux de gris, les touches pastel discrètes et la matérialité des surfaces participent de cette retenue. Le béton se réchauffe par la courbe, le meuble se modifie par la greffe, le textile invite au contact.

Qu’il s’agisse de meuble, de rebut, de sculpture ou de décor, Tom Castinel interroge notre rapport aux objets domestiques et à la valeur que nous leur attribuons. Dans le centre d’art, les œuvres occupent une position donnée mais ce statut demeure provisoire. Fidèle à sa logique de transformation, chaque objet reste ouvert à d’autres usages et à d’autres contextes. L’exposition devient un espace à tiroirs où se rejouent des questions d’attachement, de désir et de communauté. Dans cette « aigreur douce », il y a moins un regret qu’un mouvement, celui de transformer sans effacer, de réparer sans idéaliser et de laisser aux choses la possibilité d’un autre devenir.

Émilie d’Ornano

Biographie

Né en 1984 à Lyon, Tom Castinel vit et travaille. Il est diplômé de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon en 2011 et complète sa formation avec une année de Master en anthropologie de la danse à l’UCA Clermont-Ferrand en 2019. Son travail a été présenté à In extenso (Clermont-Ferrand), au 19 Crac (Montbéliard), à la galerie Sébastien Lepeuve (Paris), à la Maison des arts de Malakoff ou encore au Frac Champagne-Ardenne (Reims). Tom Castinel réalise plusieurs résidences, notamment dans le Massif des Écrins avec l’Envers des Pentes, à Air Antwerpen (Anvers, Belgique), à la Halle 14 – Zentrum für Zeitgenössische Kunst (Leipzig, Allemagne) ou encore à Moly-Sabata (Sablons). Actuellement, il co-dirige avec Marie L’Hours La Tôlerie, l’Espace Municipal d’Art Contemporain de Clermont-Ferrand. Il est aussi membre du duo Pâle Mâle avec Antonin Horquin.

Crédits : Emma Diximus
Crédits : Emma Diximus
Crédits : Emma Diximus
Crédits : Emma Diximus
Crédits : Emma Diximus
Crédits : Emma Diximus
Crédits : Emma Diximus
Crédits : Emma Diximus
Crédits : Emma Diximus