LE SENS (?) DE LA VISITE
Le travail d’Elsa Fauconnet s’inscrit dans une démarche transversale où se croisent fiction, recherche historique, découverte scientifique et regard critique. Ses projets se déploient comme des mondes en expansion, mêlant humour et poésie pour sonder le réel et en révéler les failles. Chaque film qu’elle réalise constitue un point d’origine à partir duquel se déploie une constellation d’objets, de textiles, de céramiques et d’images prolongeant la réflexion amorcée à l’écran. Ses projets se construisent comme de vastes ramifications de pensée où se tissent des liens inattendus entre des idées ou des images sans rapport apparent.
S’inspirant des recherches de l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec, Elsa Fauconnet reprend l’hypothèse selon laquelle les peintures pariétales du Paléolithique seraient liées à un grand mythe de la Création. Dans son ouvrage La Caverne originelle (2022), Le Quellec avance que les artistes préhistoriques peignaient les parois profondes et obscures des grottes pour rejouer symboliquement l’acte d’émergence du monde. Selon cette lecture, la grotte n’est pas seulement un abri ou un sanctuaire mais une matrice : le ventre de la Terre d’où la vie, les animaux et les récits surgissent. En traçant ces images, les humains auraient rappelé et renouvelé, pendant des millénaires, le mythe de l’humanité sortant des entrailles du monde.
Ce récit fondateur serait si puissant, si structurant, qu’il aurait traversé des dizaines de milliers d’années, se transformant, se déplaçant, mais sans jamais disparaître. Pour Le Quellec, un seul mythe aurait pu perdurer aussi longtemps, se manifestant sous d’innombrables formes à travers les cultures : images pariétales, récits oraux, rituels, croyances. Cette interprétation déplace le regard : l’art pariétal n’apparaît plus comme un ensemble d’images décoratives, mais comme une manière de raconter l’origine et d’ancrer la pensée humaine dans le récit. Ce pouvoir du mythe, à l’origine même de notre capacité à raconter, rappelle que l’humanité s’est construite à travers les histoires qu’elle produit et transmet. Nous sommes, selon les mots de Le Quellec, des homo narrans : des êtres façonnés par le besoin de fictionner le monde pour en saisir le sens.
À partir de cette théorie, Elsa Fauconnet entreprend dès 2022 un travail de terrain à la découverte de grottes et de leurs reconstitutions : Lascaux, Chauvet, Cosquer, Rouffignac, Cardoland… autant de lieux où se rejoue, sous des formes plus ou moins spectaculaires, la rencontre avec nos origines. Des cavités naturelles aux fac-similés touristiques, des musées de la préhistoire aux parcs à thème, l’artiste observe comment les dispositifs de médiation et de monstration façonnent notre regard. Les visiteur·euses, souvent guidé·es, contraint·es ou chronométré·es, n’ont plus le loisir de l’exploration libre : iels suivent un parcours scénarisé où la copie devient expérience et où l’artifice remplace la révélation. Tout y est cadré, orchestré, domestiqué. Cette observation nourrit le projet d’Elsa Fauconnet, qui interroge la manière dont le mythe, aujourd’hui, se transforme en expérience formatée, en produit culturel et en récit préfabriqué.
À KOMMET, Elsa Fauconnet présente une série d’images et d’objets mêlant photographies, fac-similés, textiles, céramiques, dessins, archives personnelles et documents glanés au fil de ses recherches. L’installation se déploie sur les murs du centre d’art et s’organise en plusieurs ensembles qui forment les chapitres d’un même récit visuel. L’un aborde la signalétique et les zones d’entrée des sites préhistoriques, un autre, intitulé Je ne connais rien aux hommes de la préhistoire, rassemble des images d’intellectuels et de visiteur·euses s’appropriant les grottes, posant dans des postures fantasmées. Plus loin, un ensemble s’attache à la question du toucher, ce geste fondateur à la fois interdit et essentiel, qui relie la main à la paroi et le corps à la trace. D’autres sections convoquent l’animalité, les silhouettes, les rituels, ou encore la boutique souvenir, envisagée comme l’espace ultime de marchandisation du mythe.
Cette accumulation rappelle la chambre d’adolescent·e, avec ses murs saturés d’images et de symboles domestiqués. Comme une grotte ornée contemporaine, l’artiste y redessine notamment des chevaux issus du magazine Cheval Star, clin d’œil à l’animal le plus représenté dans les grottes pariétales. Une série de stèles en céramique, inspirées des premières figures anthropomorphes, ponctue également l’accrochage. Gravées de mains issues du répertoire des émoticônes contemporaines, elles traduisent la continuité entre les gestes premiers et nos langages numériques.
Au centre de l’espace d’exposition, un faux feu de camp fait écho aux dispositifs de reconstitution et devient le point de convergence du récit. Assis sur des rondins, les spectateur·rices sont invité·es à embarquer dans un voyage à la fois ironique et poétique à travers notamment des grottes pariétales en carton-pâte. Suivant les pas d’un guide-conférencier, la visite se fait expérience critique où le décor devient matière à réflexion : que reste-t-il à voir lorsque le dispositif muséal dicte ce qu’il faut regarder ?
Elsa Fauconnet interroge en filigrane notre manière de consommer la culture. Des parcs préhistoriques aux expositions, des fac-similés aux boutiques de souvenirs, les dispositifs se répondent : parcours balisés, expériences scénarisées, objets dérivés. L’artiste y décèle une même logique de mise en spectacle du savoir et de l’art. Elle explore la place du récit dans la création contemporaine : que reste-t-il à raconter quand tout devient expérience à vendre ? À travers ces dispositifs de reconstitution, Elsa Fauconnet déploie une réflexion poétique sur notre manière de regarder les images aujourd’hui, dans un monde où le dispositif dicte ce qu’il faut voir et où l’art, parfois, se confond avec la marchandise.
Émilie d’Ornano
Biographie
Née en 1984 à Paris, Elsa Fauconnet vit et travaille à Montreuil. Après des études de Lettres modernes, elle étudie à La Cambre à Bruxelles (2008) puis à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Paris où elle obtient son DNSAP (2011) et termine son cursus au Fresnoy – Studio national des arts contemporains à Tourcoing (2012-2014). Son travail a notamment été présenté au centre d’art Les Églises (Chelles), au Safran (Amiens), au Palais de Tokyo (Paris), à la Nuit Blanche de Montréal ou encore au Salon de Montrouge. Ses films sont également projetés dans de nombreux festivals comme le Festival du Nouveau Cinéma (FNC) à Montréal ou encore à l’European Media Art Festival (EMAF) à Osnabrück (Allemagne).









