Portrait filmé réalisé par Lam Son Nguyen – Lsnfilms
DERRIÈRE LA LUETTE
Anastasia Simonin et Kazuo Yagi Marsden réalisent des sculptures et des installations en bois, qu’iels associent à d’autres matériaux comme l’étain, l’albâtre ou la stéatite. Leur travail prend appui sur des zones de contact qui relient le corps à ce qui l’entoure. À travers des variations d’échelle, leurs œuvres mettent en jeu des surfaces capables de filtrer, retenir ou laisser passer.
Du fond de l’évier à l’intérieur du corps, des canalisations aux organes, l’exposition du duo rejoue des mécanismes de drainage et d’assainissement, révélant ce qui nous traverse autant que ce que nous rejetons. Les œuvres déplacent des situations familières et les recomposent en ensembles ambigus, où les matières se rencontrent et troublent leur identification.
Derrière la luette s’articule autour de formes banales et immédiatement reconnaissables. Filtre d’évier, coton-tige, luette ou rein deviennent des figures de passage, liées à des gestes de tri et d’élimination. Déplacées et recomposées, elles se transforment en interfaces où s’opèrent des échanges entre intérieur et extérieur, laissant deviner des conduits dont le fonctionnement nous échappe.
Le filtre d’évier constitue l’un de ces points de bascule. Dernier rempart avant les égouts, il recueille un mélange indistinct de matières qui s’agglomèrent dans une proximité à la fois familière et répulsive. On y met la main sans vraiment regarder, dans un geste à la fois mécanique et hésitant, comme au seuil d’un espace que l’on préfère ne pas connaître. Ce geste se répète, presque machinalement, inscrivant ces accumulations dans un cycle dont on perçoit rarement les prolongements. Au-delà, tout disparaît dans un réseau souterrain dont nous n’avons qu’une perception abstraite, un espace que l’on ne voit jamais mais auquel on reste relié. Les artistes donnent forme à une zone d’indétermination, un lieu de passage entre ce qui nous appartient encore et ce qui nous échappe déjà.
Ce rapport au filtrage se prolonge par la présence du rein, envisagé comme une station d’épuration interne. Organe de tri, il opère une sélection continue, retenant certaines substances tandis que d’autres sont rejetées. Il est aussi un lieu d’accumulation, où se déposent des éléments que le corps ne parvient pas à assimiler. Le cadmium, issu de sols contaminés et présent dans l’alimentation, peut ainsi s’y stocker sans être éliminé, inscrivant dans le corps des traces directes de son environnement. D’autres dépôts peuvent, dans certaines conditions, se concentrer jusqu’à former des concrétions. Le corps apparaît alors comme un espace de sédimentation capable de produire sa propre matière minérale, jusqu’à générer des éléments qui lui deviennent étrangers.
Le coton-tige, objet banal destiné à être jeté, introduit une relation plus intime. Il renvoie à des gestes de soin et à cette sensation ambiguë, à la fois agréable et légèrement inquiétante, liée au contact avec une zone dont l’intérieur reste inconnu. Agrandi à l’échelle du corps et posé sur une serviette de bain, il acquiert une présence inattendue : le coton laisse place à deux visages aux yeux clos, dont la situation demeure incertaine. Une forme d’étrangeté surgit alors à l’idée qu’ils puissent s’approcher de l’intérieur de nos oreilles.
À proximité, des formes pendantes s’apparentent à une série de luettes, comme si le mur en était naturellement doté. Alignées les unes à côté des autres, elles composent une étrange chorale silencieuse. Situées à l’entrée de la gorge, les luettes régulent le passage de l’air et des aliments : elles filtrent, bloquent ou laissent circuler certains flux. Ici, elles semblent prolonger la ventilation du centre d’art lui-même.
Les œuvres déplacent ainsi notre attention vers des mécanismes ordinaires de filtration, de circulation ou d’évacuation auxquels nous prêtons rarement attention. Les formes déployées révèlent des zones de passage et des échanges habituellement invisibles. Entre humour, léger dégoût et fascination, elles donnent une présence nouvelle à ce qui traverse silencieusement le corps et les espaces. Derrière l’évidence du quotidien, quelque chose persiste et continue d’opérer.
Émilie d’Ornano
Biographie
Né·es en 1995 et 1996, Anastasia Simonin et Kazuo Yagi Marsden vivent et travaillent à Marseille, où iels développent un travail en duo depuis 2021. Anastasia Simonin est diplômée de l’ESAD TALM Angers en 2019, avant d’intégrer le master Images – cultures visuelles à l’EHESS à Paris. Kazuo Yagi Marsden est diplômé de l’INSEAMM à Marseille en 2020. Leur travail a été présenté au Point Commun (Genève), à l’Institut français de Madrid, à la galerie Prima ou encore à SPF50 (Marseille). En 2026, une de leurs œuvres entre dans les collections du Frac Franche-Comté. La même année, iels sont en résidence à la Villa Belleville (Paris) ainsi que dans le Queyras, à l’invitation de Bienvenue là-haut.
Cette exposition fait suite au prix indépendant KOMMET qui leur a été décerné lors du 68e Salon de Montrouge.












